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“T’es pas mon chef !”, ou quand l’enfant répond…

Je suis comme vous : je rêve d’une ambiance familiale apaisée et sereine… Et cela demande de l’énergie ! En effet, pour atteindre la sérénité, il faut déjà en donner le modèle. Or, le modèle d’éducation traditionnel que nous avons souvent reçu n’entre pas tout à fait dans ce cadre. Je dirais même plutôt qu’il encourage à une certaine lutte de pouvoir entre parents et enfants. L’éducation positive propose de faire basculer la relation, pour passer d’un mode vertical à un mode horizontal. De quoi être perdu devant un enfant qui répond ! Que se passe-t-il en lui, et en nous, lorsque notre enfant nous déclare brutalement : “T’es pas mon chef !” ? Comment ne pas, alors, prendre cette tendance à “répondre” pour de l’insolence ? Et surtout, comment réagir ?

Ce que l’enfant exprime réellement

Choisir de décoder le message

Si on veut éviter les altercations inutiles (y en a-t-il des utiles ?), il faut commencer par réussir à entendre ce que dit l’autre. Ou disons plutôt à entendre ce qu’il veut dire.

Malheureusement, nous n’avons pas appris à nous exprimer de manière claire et directe. Nous sommes souvent emportés par nos émotions, et nous exprimons de manière indirecte, de sorte que notre message est souvent difficilement recevable. Et, évidemment, c’est vrai dans l’autre sens.

La première étape, donc, sera toujours, lorsque  nous sommes en état de le faire (d’où l’importance de prendre soin de nous d’abord), d’essayer de décoder ce que nous dit l’autre, plutôt que de le prendre personnellement.

Le cas de l’enfant qui nous répond

Un enfant qui nous dit “T’es pas mon chef !” a beau dire “Tu”, il parle surtout de lui… Si nous parvenons à enfiler les oreilles girafe que nous propose Marshall Rosenberg, nous entendrons peut-être : “J’existe ! Je suis capable ! J’ai envie de pouvoir prendre mes propres décisions !”
Ce qui, convenons-en, change déjà pas mal les choses, non ?

Pourquoi cette réaction ?

Le besoin d’importance

Pour mieux comprendre l’attitude de notre enfant, il faut peut-être commencer par bien assimiler ce à quoi aspire tout être humain. Alfred Adler parle en effet de deux nécessités fondamentales : appartenir et avoir de l’importance.

On évoque souvent le besoin d’appartenir de l’enfant, qui s’exprime en particulier à travers son attachement, et lorsqu’il recherche de l’attention.

On parle moins de ce besoin d’avoir de l’importance, pourtant tout aussi fondamental.

Pour grandir en développant sa confiance en soi, il faut se sentir capable, utile… Or, un enfant qui ne fait que suivre les instructions qu’il reçoit à longueur de journée n’a absolument pas l’impression d’avoir de l’importance ! Comment alors peut-il croire qu’il a de la valeur ? Qu’il est digne de confiance ?

Lorsque l’enfant, dès 2 ans, se met à dire clairement “Non !”, il est déjà dans une démarche dans laquelle il réclame sa position : il veut avoir son mot à dire.

L’opposition de l’enfant, signe d’un bon développement

A tout prendre, je dois dire que je préfère un enfant qui m’explique que je ne suis pas son chef, plutôt qu’un enfant qui obéit aveuglément à tout ce que je lui demande. Non, je ne cherche pas l’obéissance chez mes enfants

Comprenez-moi bien : je n’ai pas dit que ce ne serait plus facile d’avoir des enfants qui obéissent au doigt et à l’oeil à ce que je leur demande. C’est sûr que cela me permettrait d’être plus en contrôle de la situation !

Seulement, lorsque l’on choisit d’être parent, on ne choisit pas une vie facile ! Non, on choisit d’accompagner des petits bouts d’êtres humains pour les aider à grandir, et à développer les compétences qui leur seront utiles lorsqu’ils voleront de leurs propres ailes. Ça, c’est mon plan parental !

Alors, si je réfléchis ainsi à long terme, je me dis que, finalement, le fait que mon enfant sache répondre, qu’il sache poser sa limite, montrer qu’il a aussi envie de s’exprimer, de décider, eh bien c’est plutôt une bonne nouvelle !

Comment réagir ?

“Tout ça, c’est très joli”, pensez-vous sûrement, mais que faire, alors ?

Ne pas en faire toute une affaire

Pour commencer, ne pas en faire toute une affaire. A ce stade de la réflexion, vous avez bien compris que lorsqu’un enfant réagit ainsi, il ne s’oppose pas forcément à vous. Il n’est pas en train de vous attaquer, de remettre en question votre relation. Il est en train de dire qu’il a également le droit à son opinion, à son pouvoir de décision. Il dit qu’il veut pouvoir se sentir libre parfois !

Nul besoin dans ce cas de réaffirmer votre rôle. Vous n’êtes pas en péril de perte d’autorité !

Rappelez-vous, comme l’explique si bien Thomas Gordon, qu’il y a plusieurs conceptions de l’autorité, et l’autorité par la force n’est pas celle que nous cherchons. Vous atteindrez au contraire une meilleure autorité auprès de votre enfant lorsque vous l’aurez entendu, lorsqu’il vous fera confiance, lorsque vous serez en lien avec lui.

Recevoir ce qu’il nous dit

On pourra donc commencer par tout simplement recevoir ce que notre enfant nous dit : “Non, en effet, je ne suis pas ton chef. Est-ce que je t’en ai donné l’impression ? Je suis ton parent, et je suis responsable de toi pour l’instant, je suis ton guide, et je suis là, entre autres, pour t’aider.”

Rien que ces mots peuvent déjà tout changer : c’est un point fort, c’est une action concrète, par laquelle nous refusons d’entrer dans une lutte de pouvoir.

Chercher des alternatives dans notre communication

Puisqu’il nous a si bien fait comprendre qu’il veut à son tour exprimer son pouvoir, à nous de modifier notre mode de communication pour lui en donner l’occasion !

Pour cela, une ligne directrice : moins d’ordres, moins d’ordres, moins d’ordres !

Cela ne veut pas dire qu’on ne demande plus rien à notre enfant. Mais que nous allons le demander autrement. Que nous allons nous entrainer à communiquer de manière moins directive.

Ca a l’air compliqué, mais, lorsqu’on y réfléchit, ça ne l’est pas tant que ça : on sait déjà le faire avec les adultes. Oui, lorsque nous demandons des choses à nos collègues, à des amis, il est bien rare qu’on le fasse en en donnant l’ordre direct. En général, on va plutôt :

  • faire une demande : “Tiens, tu pourrais mettre ton sac sous la table plutôt ?”
  • poser une question : “T’es bientôt prêt à partir ?”
  • donner une information : “Je crois que X est déjà en bas à nous attendre, il ne faudra pas qu’on traine..”
  • parler de nous : “J’ai peur d’être en retard…”
  • aider : “Tiens, j’ai ramassé ton papier qui était tombé.”
  • décrire la situation : “Tu sens le courant d’air ? Tes papiers risquent de s’envoler.”

Alors.. il n’y a plus qu’à appliquer les mêmes méthodes avec nos enfants !

Apprendre peu à peu à parler avec un langage plus bienveillant

Ca ne marchera pas à tous les coups, c’est sûr, mais plus nous y parviendrons, et plus cela changera la dynamique de nos échanges ! Parce qu’alors, nous laisserons nos enfants agir par eux-mêmes, et c’est un vrai message de confiance. Alors, ils pourront commencer à sentir effectivement qu’ils sont capables.

Ils n’auront plus besoin de lutter pour nous dire que “nous ne sommes pas leur chef !”

Pourquoi doit-on lutter pour quitter le parc, à l’heure de rentrer ?

Sortie d’école, passage au parc. Puis, 18h, c’est l’heure de rentrer. Mais les enfants ne l’entendent pas toujours de cette oreille… Il semble que partir du parc ne soit pas le moment le plus facile, ni pour les parents, ni pour les enfants. Doit-on vraiment lutter pour quitter le parc ?

La semaine dernière, le temps était beau, et j’ai décidé de faire un tour par le parc avant de rentrer chez moi. Là, je me suis posée dix minutes sur un banc. Mais cette heure de départ du parc a été difficile pour moi. Maintenant que j’ai avancé sur le chemin de la bienveillance, il devient de plus en plus dur d’assister à certaines scènes de luttes entre parents et enfants…

J’ai été ce jour-là témoin de deux épisodes, coup sur coup. Deux épisodes qui m’ont marquée. J’ai même pris des notes de ce que j’entendais. Laissez-moi vous raconter aujourd’hui le premier d’entre eux.

La scène elle-même

La maman est assise sur un banc, en train de remettre ses chaussures à sa petite, d’environ 4 ans. Pendant ce temps, sa fille ainée, 6 ou 7 ans, court sur l’herbe devant. Seulement, cela n’est pas au goût de la mère, qui voudrait que la grande reste assise.

“Graciela, viens ici !
Viens ici maintenant !
Viens ici ou je vais perdre confiance en toi…
Graciela !!!”
Tandis que la maman s’égosille, la fille court, sans répondre, et s’éloigne.

Jusqu’au moment où la mère, à bout, se lève, laisse la petite, et court attraper la grande, qu’elle attrape par le bras pour la ramener au banc.

Tout en revenant vers ledit banc, elle lui commente : “Graciela, je ne suis pas contente ! Regarde ta soeur, elle reste bien sur le banc, elle ! Combien de fois ai-je dit ton nom ?? Tu as perdu le privilège d’aller au parc demain…”

La fille s’assied donc sur le banc, mais ne cesse d’avoir un comportement “agaçant” : elle touche sa soeur, tire la plante à coté, se lève et se rassied, etc… Tandis que la mère la reprend de manière permanente : “Arrête Graciela. Fais-le doucement. Ton comportement ne me plait pas. Donne la main à ta soeur.”

Finalement, les chaussures sont mises, et les trois se lèvent, en se tenant la main, pour aller jusqu’à la voiture, garée à 20 m de là, juste au bord du parc.

Mes pensées pendant cette scène

Je m’interroge. Vraiment. J’ai l’impression que cette lutte-là n’a vraiment aucune raison d’être !! Qu’elle aurait pu être très simplement évitée. Parce qu’après tout, quelle nécessité d’avoir la grande assisse à côté de la petite pendant le temps des chaussures ?

J’aurais très bien vu la même scène avec la maman mettant les chaussures à la petite, et la grande courant juste devant (devant étant déjà hors des jeux, donc la grande savait qu’elles partaient), puis, au moment où les chaussures sont mises, un simple appel de la maman, du type “Graciela, ça y est, on y va !”, qui aurait indiqué à Graciela que la course pouvait finir devant la voiture. (Aucune rue à traverser, ni rien…).
Bon.

Et même si, pour une raison qui m’échappe, la mère ne voulait pas de ce scénario, on peut penser à des améliorations dans la communication.

Imaginons par exemple un “Graciela, tu peux venir avec nous s’il te plait, j’aimerais qu’on parte ensemble dès que j’ai terminé avec les chaussures ?”. Cela aurait sûrement plus encouragé Graciela que “Viens ici maintenant !”, non ?

Et si ce n’était toujours pas le cas… Cet épisode. Ces trente secondes pendant lesquelles Graciela fait passer le plaisir de courir devant l’injonction de sa mère signifient-elles vraiment que sa mère va “perdre confiance” en elle ? Ou est-ce que, comme souvent, la mère dit des choses qu’elle ne pense pas vraiment ?

Je continue…

La mère finit par aller chercher sa fille. Il y a encore une chance de se reconnecter, de choisir de ne pas s’entêter sur une voie dont on sent bien qu’elle va mal finir. Il est possible de rattraper la fille et de lui dire : “Ecoute, je vois que tu as très envie de courir. Seulement, ça me complique les choses. Ta soeur est sur le banc, et j’ai besoin que tu restes à côté, pour ne pas avoir à te chercher. Tu peux m’aider en faisant ça ?”

Mais non. Cette mère choisit de dire plutôt “Regarde ta soeur”. Ce qui, inévitablement, contribue à créer de la rivalité dans la fratrie. J’imagine très bien ce qu’il se passe à ce moment-là dans la tête de Graciela : “Ah ben oui, celle-là, évidemment, elle fait tout bien, et après, maman se fâche contre moi..” Aucune complicité. La petite, d’ailleurs, peut penser qu’elle n’a rien à voir dans cette histoire, et préfèrerait qu’on ne parle pas d’elle. Ou bien, elle peut en déduire qu’elle est plus digne d’amour que sa soeur qui se fait passer un savon, et qu’elle vaut mieux qu’elle. Que d’ailleurs sa soeur l’énerve, parce qu’à cause d’elle, elle risque d’être également privée de parc le lendemain. Ce qui n’aidera pas non plus leurs relations.
Bon.

Je ne suis pas surprise, ensuite, que Graciela continue à “chercher les ennuis”. Maintenant que j’ai l’oeil exercé, je vois le besoin derrière le comportement. Elle n’a évidemment aucune envie de coopérer, mais plutôt de se venger. Elle ne se sent en aucun cas écoutée, mais plutôt rejetée… tout ça parce qu’elle courait dans l’herbe.

Et pourtant, ça aurait pu être si simple…

Aucun jugement

Voilà, les filles sont parties. Et je reste là, avec mes interrogations. Je ne juge pas cette maman. J’observe seulement. Je vois tout ce qui aurait pu être fait différemment. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Probablement parce qu’elle ne sait pas comment. Parce qu’elle n’a jamais eu l’occasion de tomber sur un écrit, ou quelqu’un, qui l’a encouragée à réfléchir autrement, à remettre en cause certaines de ses méthodes, de ses principes parentaux. Elle pense, comme beaucoup, que lorsqu’un parent dit à un enfant “Viens ici, maintenant !”, l’enfant doit obéir. Un point c’est tout.

Il est également possible que cette maman ait été fatiguée. Qu’elle n’avait pas l’énergie qu’il aurait fallu pour se reconnecter quand cela a commencé à dériver.
Dans ce cas, peut-être aurait-il mieux valu ne même pas passer par la case parc ?
Parce que finalement, le passage par le parc ne l’aura pas aidée à retrouver de l’énergie, à re-remplir un peu son réservoir d’amour, mais aura en fait eu l’effet inverse. Ce qui n’augure rien de bon pour la fin de la journée après le retour à la maison…

Il y a quelques années, j’aurais pu être cette maman. Je me félicite d’avoir pu avancer sur le chemin de la parentalité positive, et évoluer dans mes relations avec nos enfants.

Je me demande comment je pourrais approcher cette maman, dans ce parc, pour lui dire qu’il existe un autre chemin. Qu’il est possible de faire autrement. Cela me semble impossible, et pourtant, je sais que je suis capable de l’aider. C’est délicat. J’aurais aimé que quelqu’un m’aide lorsque je vivais ces scènes-là, je crois.

Elle est partie sans que je ne dise rien, et en me laissant avec cette interrogation… et celle de savoir si elle déciderait finalement de retourner au parc le lendemain !