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J’ai confiance en mon frère, je peux lui prêter mes jouets !

Pour un enfant, prêter ses jouets ne relève pas toujours de l’évidence. Il faut d’abord avoir confiance en l’autre.

De notre point de vue, les jouets devraient toujours être prêtés. Nous rêvons d’une maison dans laquelle les enfants seraient toujours heureux de voir les petits invités profiter de leurs jouets, et l’harmonie régnerait.

Dans la pratique… hum… disons que ce n’est pas toujours le cas…

Pourquoi un enfant ne veut-t-il pas prêter ses jouets ?

Il peut y avoir plusieurs raisons à cela, mais si on prend le temps d’y réfléchir, elles sont saines, et compréhensibles !

Et, avant même que nous en arrivions à la liste (forcément non exhaustive) de ces raisons, nous pouvons déjà essayer de nous mettre à leur place.

Une amie arrive, et s’intéresse aux chaussures que j’ai rangées dans l’entrée. Elle se met alors à les essayer les unes après les autres, sans me demander, et sans les remettre en place. Serais-je ravie ? Ou aurais-je plutôt envie de lui signifier, peut-être vertement, que ce sont MES chaussures, en les lui arrachant des mains au besoin ??

Voilà qui remet déjà un peu les choses en perspective, n’est-ce pas ?

Quelques suppositions, donc :

1 – la protection du jouet

Si l’autre s’approche d’un jouet que l’enfant aime particulièrement, il est probable qu’il ait simplement envie de le protéger. D’être certain que le jouet ne sera pas abîmé. Cette raison est d’autant plus valable lorsqu’il s’agit d’un jouet neuf.
(Je me souviens quand j’étais en école d’ingénieur : je n’aimais pas prêter mes BD. Car j’en prenais soin, et je ne voulais qu’elles trainent sur le sol des piaules de mes collègues, d’où elles ne ressortiraient probablement pas en aussi bon état. Inavouable ?)

2- la disponibilité du jouet

Soit, l’enfant ne joue pas avec… pour le moment. Mais pendant combien de temps l’autre va-t-il vouloir garder le jouet ? Et si l’envie lui venait (d’autant plus facilement qu’il voit l’autre y jouer) avant que le jouet soit de nouveau disponible ? Ne vaut-il mieux pas le garder en réserve ? On comprend sa crainte…

3- la vengeance

Il est également possible qu’il y ait un conflit sous-jacent entre les enfants. Parfois, nous ne le savons pas, mais ils se sont disputés, voire, ils ne se sont pas disputés mais l’un a été blessé par l’autre, et n’a pas su l’exprimer, l’a gardé en lui. Peut-être une simple question de rivalité….

Alors, quand vient le moment de prêter, il n’en a juste pas envie. C’est sa manière à lui de se venger. De punir l’autre. (Je noterai au passage ici, au risque de toucher là où ça fait mal, que les enfants apprennent beaucoup du modèle qu’ils reçoivent. Ainsi, s’ils sont accoutumés à être punis pour ce qu’ils font, ils apprendront à leur tour que s’ils jugent que ce que l’autre a fait est répréhensible, alors cet autre mérite d’être puni… D’où l’importance pour nous de réfléchir à notre attitude par rapport à la punition.)

4- le pouvoir

Ah, qu’il est grisant parfois d’avoir le pouvoir ! De savoir qu’on peut simplement décider si oui ou non, on va accorder à l’autre ce qu’il demande. Qu’on peut avoir une influence sur l’humeur de l’autre !

Cet usage-là du pouvoir est nocif ? C’est de l’abus de pouvoir ? C’est bien possible. A nous d’enseigner à notre enfant à bien utiliser son pouvoir personnel. Cet apprentissage peut prendre du temps. Mais ce qui est sûr, c’est que plus il aura d’opportunités de l’utiliser au quotidien, plus nous lui laisserons faire appel à son libre arbitre, moins il sera tenté de l’utiliser ainsi.

5- pas de raison !

Restent enfin les cas où il n’y a pas de vraie raison, ou pas de raison objective, mais où l’on n’a pourtant pas envie de prêter. On ressent une gêne. On pourrait se forcer, mais cela risque d’aggraver notre malaise et il y a fort à parier qu’une dispute s’ensuive peu après, qui nous permettrait de justifier notre réaction première…

 

Comment réagir à ce refus de prêter ?

Notre manière d’aborder les choses peut changer la donne. Cela devra cependant être mené avec délicatesse.

1- Accepter

La première étape sera d’accepter le point de vue de l’enfant. Accepter qu’il n’ait pas envie de prêter et ne pas le faire contre son gré. Car ne pas prêter est également une manière pour lui de poser ses limites. Il sait que ce jouet lui appartient, et qu’il peut décider.

Lui laisser cette prérogative est une manière de valider son indépendance, son pouvoir de décision. C’est lui enseigner à respecter également notre instruction de ne pas prendre les ciseaux de la cuisine (que je ne retrouve jamais quand j’en ai besoin !!).

Si nous formons l’enfant à prêter, il y a peu de chances que cela lui enseigne les bonnes raisons de le faire, et qu’il prête lorsque nous ne sommes pas à son côté… Encore une fois, nous touchons ici à la différence entre le contrôle extérieur et intérieur.

En revanche, s’il ne se sent pas jugé et remis en question, l’enfant sera plus ouvert à la phase suivante.

2- Chercher la cause

Puisque nous acceptons la position de notre enfant, simplement, nous pouvons en parler avec lui. Essayer de creuser les raisons derrière son refus. S’il a du mal à les formuler, on peut éventuellement l’aider, mais attention à ne pas l’enfermer dans une réponse qui risque ensuite de ne pas être complète.

Lorsque Léon (6 ans tout juste) a refusé de prêter son nouveau camion Mack (son cadeau d’anniversaire) à son petit frère Anatole (3 ans et demi), nous avons discuté sans reproche. Le cas était très simple : il avait peur que son frère ne le lui abime.

3- Chercher des solutions avec l’enfant

Une fois la raison, ou l’une d’elles en tout cas, éclaircie, on peut chercher des solutions.

Dans mon cas, je savais qu’Anatole n’abimerait pas le camion, je l’avais déjà vu jouer avec. Mais je n’ai pas répondu cela à Léon, quelle chance aurais-je eue de le convaincre simplement en le lui disant ?
A la place, je lui ai demandé si cela lui serait plus facile si je m’engageais à surveiller Anatole pendant qu’il jouait avec le camion. Et en effet, cette solution convenait à Léon.

Nous nous sommes donc mis d’accord, et Anatole a joué près de moi. J’ai même fait exprès de lui demander : “Tu fais bien attention au camion de Léon, Anatole ?”, alors que Léon était à côté, afin que chacun ait bien confiance en cette “surveillance”.

Dans les jours qui ont suivi, ils ont beaucoup joué ensemble avec ce camion, et, quand ce n’était pas le cas, et que Léon était occupé à autre chose, Anatole m’a régulièrement demandé de venir le surveiller parce qu’il voulait jouer avec “le Mack de Léon”.

Si Léon n’avait pas été d’accord avec cette solution, qu’aurais-je fait ?
Je lui aurais demandé s’il avait une autre idée !

Et si nous n’avions pas trouvé d’idée, je ne l’aurais pas forcé. Ce refus de prêter aurait été une opportunité :

  • opportunité pour Anatole, dont je me serais attachée à recevoir l’émotion, de vivre le refus, et d’apprendre à y faire face, à traverser ce sentiment négatif.
  • opportunité pour Léon de développer son empathie. Car il serait alors témoin de la tristesse de son frère. Cela l’encouragera peut-être à trouver une solution la fois suivante. (Il arrive d’ailleurs que cette phase-là soit celle pendant laquelle la solution nait !).

4- Jusqu’à ce qu’un jour…

Et puis, inévitablement, vient le jour où ces méthodes positives portent leurs fruits.

Chez nous, cela a eu lieu il y a 2 semaines, c’est à dire un mois et demi après l’arrivée de ce fameux camion Mack à la maison. Nous étions tous ensemble dans le salon, quand Anatole me demande de le surveiller pour jouer.

Je n’ai pas le temps de répondre, que Léon intervient : “Anatole, en fait maintenant tu as bien compris et tu fais bien attention. Tu n’as plus besoin d’être surveillé.”

Ca y est, mon fils veut bien prêter !

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7 réponses
  1. Gwen
    Gwen dit :

    J’adore ton analyse et son message d’espoir
    Je complèterais juste en ajoutant le fait que chez un tout petit, la notion de permanence des objets n’étant pas encore bien acquise, prêter un jouer c’est le perdre définitivement. En effet, à ce stade quelque chose qui disparaît de sa vue disparaît tout court !
    Ca non plus ça ne donne pas très envie de prêter 😀
    À cet âge là du coup il vaut mieux employer son énergie à permettre à son enfant de faire souvent l’expérience du fait que l’objet reste, meme caché : jouer à coucou-caché, mettre des objets à moitié sous un tissu, puis entièrement…
    Ce n’est qu’ensuite que l’enfant pourra être prêt à apprendre à se dessaisir de ses affaires : il aura intégré que c’est provisoire

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  2. Ludivine Maene
    Ludivine Maene dit :

    Merci pour cette analyse Coralie! Ici, tu prends un exemple dans la famille mais j’aurais aimé savoir comment tu réagis lorsque cela se passe avec des amis, cousins… ou alors si ton enfant est invité chez un ami et veut prendre tous ses jouets. Personnellement, je ne veux pas forcer ma fille à prêter ses jouets si elle n’en a pas envie, mais quand même être sûre qu’elle apprenne à partager, mais quand c’est un ami qu’elle ne voit pas très souvent, comment faire? Et surtout, comment l’expliquer à l’autre parent qui lui, insiste pour que son enfant partage?

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