“Tout travail mérite salaire”, c’est bien connu. Partant de ce principe, nous devrions sûrement rémunérer nos enfants pour leur participation aux tâches de la maison. Pourtant, nous ne sommes pas payés nous-mêmes pour l’accomplissement de ces tâches, ce qui contredit déjà le principe de départ… Y a-t-il deux poids, deux mesures sur cette question ? 

Les avis divergent… Entre les parents qui considèrent qu’il est normal que les enfants participent, et ceux qui cherchent à les motiver à faire plus, comment se situer ? 

— Note :  cet article a d’abord été publié dans Grandir Autrement, numéro 80 de janvier-février 2020, dans le dossier “Les enfants et l’argent” —

La participation à la vie de famille

Avant même de parler de rémunération, je voudrais vous encourager à considérer la participation à la vie de famille, pas seulement sous l’angle de l’obligation, mais plutôt sous celui du plaisir. Il me semble en effet que la confusion vient de ce que l’on imagine souvent que l’enfant n’a pas envie de participer. Qu’il va falloir l’y obliger, ou trouver une autre manière de l’y inciter. 

Pourtant, participer est également une joie. Et ce, pour plusieurs raisons ! 

L’appartenance

L’enfant, comme tout être humain, a un fort besoin d’appartenance. Participer à la vie de famille, c’est faire partie de la famille. Tout passe dans ce cas par notre communication sur le sujet. Si nous partons de l’hypothèse que les adultes organisent la maison, alors cela se traduira dans notre manière d’aborder la question avec l’enfant. Nous lui demanderons de nous aider, comme un service qu’il nous rend. Si, au contraire, nous considérons la contribution de chacun comme une participation à la vie en communauté, personne ne rend de service à personne. Chacun fait plutôt sa part, parce qu’il appartient au groupe, au même titre que les autres…

L’importance

Un autre besoin fondamental de l’être humain est celui d’importance. Chacun a besoin de sentir qu’il est utile, qu’il a un rôle, qu’il est capable. Et ce besoin d’importance recoupe justement celui de l’appartenance dans l’action de contribuer. Ainsi, laisser nos enfants contribuer dans la maison permet de nourrir leurs besoins fondamentaux, et les aidera à se sentir bien dans leur peau. La contribution est ainsi vue, non pas comme une contrainte, mais bien comme une manière d’être, soi-même, et avec les autres. 

Le sens

Participer aux tâches de la maison est peut-être l’activité qui a le plus de sens pour le jeune enfant. Combien d’enfants veulent à tout prix passer l’aspirateur, vider le lave-vaisselle, nettoyer la table ? Maria Montessori l’avait bien compris, qui a développé toute une gamme d’activités autour de la “vie quotidienne” : le jeune enfant a l’élan de copier ce qu’il voit. De faire siens les gestes dont il est témoin. De développer ses compétences pour participer à son tour. Il développe ainsi ses capacités dans un contexte qui a un sens, source d’un apprentissage qui rime avec plaisir. Ce n’est que plus tard, souvent parce que, malheureusement on l’a plutôt démotivé en le refrénant petit (parce qu’il ne faisait pas bien, parce que c’était plus rapide de faire sans lui) que l’enfant perd cet élan pour les tâches de la maison. Dommage. 

La récompense démotive

Venons-en maintenant au coeur de la question du jour : rémunérer ou pas. On peut bien sûr voir l’aspect positif de la chose. L’enfant a accompli quelque chose, et mérite bien de pouvoir se faire plaisir en retour. Voyez cependant comme la simple présentation ainsi rejoint l’exposé précédent, celui qui pré-suppose que participer n’est pas un plaisir. Malheureusement, plus l’enfant sera récompensé pour les tâches accomplies, plus cette vision des choses se développera. Car nous sommes ainsi faits que plus la récompense croit, plus notre motivation décroit. La récompense prend en réalité le pas sur la motivation intrinsèque. Et donc, au bout du compte, la récompense démotive. 

Un sacré piège1 ! Ainsi, en croyant motiver nos enfants, nous leur enseignons au contraire que la seule motivation à trouver à leur contribution est la récompense. 

A court terme, il y a fort à parier que la promesse d’une rémunération encourage nos enfants à accomplir les tâches demandées avec allégresse. Cependant, la question de la rémunération sera alors toujours présente. Si celle-ci disparait, la motivation disparaitra également… Or, quelle motivation aimerions-nous que nos enfants aient pour contribuer ? La rémunération qu’il vont toucher, ou plutôt le plaisir de contribuer ? Et si nous entretenions plutôt leur envie de satisfaire leurs besoins d’appartenance et d’importance en remplissant leur rôle dans la famille ?

D’après Alfie Kohn2, la coopération sans recherche de récompenses non seulement rend les tâches plus plaisantes, mais elle en améliore également le résultat. 

Cas particulier

Vous l’aurez compris : argent de poche et accomplissement des tâches se portent mieux quand ils sont décorrélés. Lorsque l’on choisit de donner de l’argent de poche à nos enfants, c’est que nous voulons les aider à développer leur sens de la gestion, nous désirons leur offrir un choix dans leurs achats. Ce ne devrait en aucune façon être une manière de prendre le pouvoir sur eux, par notre choix de le leur accorder ou retirer en fonction de leur comportement ! Ou alors on retombe dans une relation verticale dans laquelle nous leur enseignons que le plus fort gagne…

Est-ce à dire que nous ne pourrons pas aider nos enfants à gagner un peu d’argent lorsqu’ils en auront besoin ? 

Je crois qu’un cas particulier existe : c’est celui de la situation où tout le monde est gagnant-gagnant. Car il existe bien des tâches pour lesquelles nous sommes prêts à payer quelqu’un d’extérieur. Si tel est le cas, cette personne peut être notre enfant. Ainsi, je peux envisager de rémunérer mes enfants pour des tâches que je ne ferais pas moi-même. Dans certaines familles, cela peut être l’entretien du jardin, le lavage de la voiture, vider le caniveau, que sais-je encore ? Alors là oui, je ne cherche plus la participation à la famille, mais je donne l’opportunité du “petit job”.

Veiller aux relations familiales

Enfin, si la question de la motivation n’était pas suffisante, je terminerai en parlant des relations familiales. Car la question de la rémunération risque de soulever une autre difficulté : celle de la “justice”. Qui et que devrait-on rémunérer ? A quelle fréquence ? On peut facilement se retrouver face à un jeu de rivalités pour savoir qui va faire quoi, et pour combien…

Sans compter le ressentiment qui monte inconsciemment chez l’adulte qui, lui, n’est pas rémunéré, et trouvera rapidement usantes les réclamations que cette méthode aura incitées.

Si nous cherchons la paix de la famille, et l’élan à participer ensemble, abandonnons plutôt cette idée de rémunération, et cherchons un moyen pour que chacun trouve sa place. Organisons au besoin des réunions de répartition des tâches3, qui permettront de trouver le meilleur des fonctionnements ensemble, donnant au passage le modèle d’une vraie vie en communauté. 

Ce sera l’occasion de développer le soutien, l’esprit de groupe, le partage, l’empathie. 

A long terme, c’est quand même plus enrichissant, non ? 

Notes : 

1- Voir article Le piège des récompenses – Grandir Autrement N67 – nov/dec 2017

2- Punished by Rewards, Alfie Kohn, Mariner Books (1999)

3- Voir article Encourager les enfants à contribuer à la maison – Grandir Autrement N69 – mars/aril 2018

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