Le harcèlement scolaire est un déséquilibre entre deux estimes fragiles, selon Catherine Verdier
Le harcèlement scolaire est souvent décrit comme un rapport de force : celui du « fort » contre le « faible ». Mais cette lecture, si elle traduit ce que l’on voit en surface, ne dit pas tout de la réalité psychologique à l’œuvre. Derrière les gestes d’intimidation, d’humiliation ou de rejet, il existe une mécanique beaucoup plus subtile, qui touche au cœur même de l’identité des enfants et des adolescents : l’estime de soi.
Selon la psychologue Catherine Verdier, « Le harceleur a une estime de lui-même très basse. Pour l’élever, il a besoin de rabaisser l’autre. Pendant qu’il rabaisse, l’estime de soi de la victime s’abîme, et la sienne augmente artificiellement : c’est un faux self, une fausse estime de soi. »
Autrement dit, le harcèlement est bien plus qu’une domination brutale : il est le résultat d’un déséquilibre entre deux estimes fragiles, qui se nourrissent l’une de l’autre dans un cercle vicieux.
Cet article reprend la vision de Catherine Verdier, d’après son intervention lors de la 2è édition du sommet du harcèlement scolaire.
Comprendre ce qu’est l’estime de soi
Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous sur ce que recouvre l’expression « estime de soi ».
- L’estime de soi, c’est la valeur que nous nous accordons. C’est la réponse intime à des questions comme : « Est-ce que je mérite d’être aimé ? », « Est-ce que je me sens à ma place ? », « Est-ce que j’ai de la valeur ? »
- La confiance en soi, elle, désigne la croyance dans nos capacités à agir : « Est-ce que je crois pouvoir y arriver ? »
- L’affirmation de soi correspond à la capacité à exprimer ses besoins, ses opinions, ses émotions sans écraser les autres ni s’écraser soi-même.
Ces trois dimensions sont liées, mais l’estime de soi est le socle.
Lorsqu’elle est fragile, tout vacille : la confiance s’érode, l’affirmation devient soit impossible (on se tait, on se soumet), soit agressive (on attaque pour masquer ses failles).
Le cercle vicieux du harcèlement
Le mécanisme décrit par Catherine Verdier éclaire la dynamique harceleur/harcelé.
- Le harceleur : il part souvent d’une estime de soi très basse. Ses humiliations, moqueries ou violences visent à créer une illusion de force. En rabaissant l’autre, il croit momentanément élever sa propre valeur.
Mais c’est une illusion : ce n’est pas une vraie estime de soi, c’est un faux self.
Pour se sentir exister, il doit recommencer sans cesse. - La victime : elle peut avoir une estime de soi correcte au départ. Mais sous les coups répétés de la dévalorisation, son estime s’abîme, s’effrite.
Peu à peu, elle intègre les humiliations et finit par croire qu’elles disent quelque chose de vrai sur elle.
Ce qui se joue, c’est donc une sorte de balance instable : l’un monte en rabaissant, l’autre descend sous le poids des attaques. Et ce faux équilibre est toxique pour l’un comme pour l’autre.
(C’est ce que, dans l’école de Palo Alto à laquelle se réfère Emmanuelle Piquet, on appelle « l’escalade complétaire ».)
Pourquoi Catherine Verdier parle-t-elle de deux estimes « fragiles » ?
Ce sont vraiment deux raisonnements différents.
D’un côté, on a le harceleur.
Ce harceleur pour lequel il se joue quelque chose, quelque chose qui le pousse à trouver le harcèlement comme stratégie.
Comme expliqué, Catherine Verdier l’explique par une estime fragile, et l’envie de se valoriser artificiellement.
D’un autre côté, on a la victime. Et de son côté aussi, on peut parler d’estime fragile.
- Si son estime était solide et protégée, elle pourrait résister davantage aux humiliations. Elle saurait dire « stop », se tourner vers des soutiens, relativiser les attaques.
- Mais lorsqu’elle est elle-même incertaine de sa valeur, la violence subie trouve un terrain favorable : elle se laisse envahir par la croyance qu’elle ne vaut rien, et se retrouve piégée.
C’est ce qui permet aux harceleurs d’identifier la « bonne » victime.
Attention : ça ne veut pas dire pour autant que la victime est coupable. C’est plutôt que le harceleur a trouvé quoi exploiter chez elle.
Ainsi, harceleur et victime se rejoignent dans leur fragilité, même si l’un cherche à compenser en dominant et l’autre en se soumettant.
D’où viennent ces fragilités ?
L’estime de soi ne se construit pas toute seule. Elle se forge dans les expériences de vie, et surtout dans le regard des autres.
- Dans la famille : un enfant à qui l’on montre qu’il est écouté, respecté, aimé pour ce qu’il est, construit un socle solide.
À l’inverse, l’humiliation, les étiquettes (« tu es nul », « tu es paresseux ») fragilisent durablement. - À l’école : la réussite ou l’échec scolaire influencent, mais aussi la manière dont les adultes parlent aux élèves.
Une moquerie d’enseignant peut suffire à fissurer la confiance d’un enfant. - Dans le groupe de pairs : l’adolescent cherche à être reconnu par ses amis.
Le rejet ou les rumeurs blessent plus encore à cet âge.
D’où l’importance de faire attention à ces réflexions « pour rire »…
C’est pourquoi le harcèlement ne peut être compris sans ce contexte relationnel : il est l’expression d’une fragilité individuelle amplifiée par une fragilité collective.
Le rôle des témoins : un troisième acteur oublié
Souvent, on décrit le harcèlement comme une relation à deux : un harceleur et une victime.
Mais les recherches montrent qu’il s’agit en réalité d’un triangle, où les témoins jouent un rôle central.
- Certains cautionnent, rient, applaudissent.
- D’autres se taisent, par peur ou par indifférence.
- Quelques-uns osent intervenir, soutenir, alerter.
Le silence ou la complicité des témoins renforcent la dynamique du harcèlement : ils confortent le harceleur dans son faux pouvoir, et isolent davantage la victime.
Ici encore, tout dépend de leur estime d’eux-mêmes : se sentir assez solide pour dire « non », assez légitime pour défendre, assez confiant pour dénoncer.
Note : dans certaines approches, telles que celles du système restauratif, on inclut même réellement toute la communauté autour des situations. C’est ce que présentera Max Tchung Ming dans la 3è édition du sommet du harcèlement scolaire, ne le ratez pas ! (vous pouvez vous inscrire pour être tenu au courant ici)
Quand l’adulte fragilise au lieu de protéger
François Cribier, autre intervenant du Sommet, rappelait combien le climat scolaire dépend d’abord des adultes.
Catherine Verdier le souligne également : les humiliations ne viennent pas seulement des pairs, mais parfois des enseignants ou des parents.
Une remarque moqueuse (« tu n’as pas de cerveau », « tu es invivable »), même dite sur le ton de l’humour, peut blesser profondément. Elle envoie le message : « Tu ne vaux rien ».
En affaiblissant ainsi l’estime de soi des enfants, les adultes préparent malgré eux le terrain du harcèlement scolaire.
Comment renforcer l’estime de soi pour prévenir le harcèlement scolaire ?
Dans le cadre de la méthode des 3E, Catherine Verdier propose de travailler l’estime de soi des enfants.
Car, la bonne nouvelle, c’est que l’estime de soi n’est pas figée.
Elle se construit, se nourrit, se répare. Voici quelques leviers concrets :
1. Nommer et accueillir les émotions
Un enfant qui sait dire ce qu’il ressent (« je suis triste », « je suis en colère ») prend conscience de sa vie intérieure. En étant entendu, il apprend qu’il a le droit d’exister tel qu’il est.
2. Valoriser sans surprotéger
Encourager les efforts, reconnaître les réussites, mais aussi montrer que l’échec fait partie de l’apprentissage.
Une estime solide se nourrit de réussites, mais aussi de la capacité à rebondir.
3. Développer l’empathie
Se mettre à la place de l’autre, comprendre ses émotions, c’est reconnaître la valeur de chacun. L’empathie est un ciment relationnel qui empêche la dévalorisation de s’installer.
4. Favoriser la coopération plutôt que la compétition
Les contextes où chacun doit être « meilleur que les autres » nourrissent l’insécurité.
Les projets collectifs, eux, permettent de ressentir que l’on a de la valeur parce qu’on contribue.
(Malheureusement, cela ne correspond pas bien à notre système scolaire…)
5. Montrer l’exemple en tant qu’adultes
Les enfants apprennent moins de ce que nous disons que de ce que nous faisons. Si nous nous parlons entre adultes avec respect, si nous savons demander pardon, écouter, coopérer, nous leur montrons qu’une autre voie est possible.
Un enjeu qui dépasse l’école
Le harcèlement ne s’arrête pas à la sortie de l’école. Catherine Verdier rappelle que les mêmes mécanismes se retrouvent dans les universités, puis dans le monde du travail. Des jeunes adultes bien formés, mais fragiles sur leur estime, deviennent des proies faciles pour des managers toxiques ou des collègues dominateurs.
C’est dire que travailler sur l’estime de soi dès l’enfance n’est pas un luxe, mais une nécessité pour préparer les adultes de demain.
Conclusion : restaurer la valeur de chacun
Dire que le harcèlement est un déséquilibre entre deux estimes fragiles, c’est changer notre regard.
Le harceleur n’est pas seulement un « bourreau », la victime n’est pas seulement une « cible ».
Ce sont deux jeunes en souffrance, pris dans un jeu de miroirs où chacun reflète la fragilité de l’autre.
La véritable prévention consiste à nourrir l’estime de soi de tous les enfants : leur apprendre à reconnaître leur valeur, à accueillir leurs émotions, à développer l’empathie, à coopérer.
C’est à cette condition que nous pourrons rompre le cycle de la domination et du rabaissement, et offrir aux enfants un autre modèle : non pas celui de « gagner contre », mais celui de grandir avec.
Curieuse de savoir ce que vous pensez de ce regard…








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